Être parent aujourd’hui : présence, mesure, respect

Quelques repères pour une parentalité sans cri, sans humiliation, avec mesure dans l’usage des écrans.

Préambule

Être parent, c’est accompagner un être humain en construction. Ce n’est pas le dresser, ni le formater, ni le rendre conforme à une attente. C’est l’aider à devenir ce qu’il est, en lui donnant les repères, la sécurité et l’amour dont il a besoin. La parentalité n’est ni une science exacte, ni un don inné : elle se construit, jour après jour, dans l’écoute de soi-même autant que de l’enfant.

Nous proposons ici quelques repères simples, fondés sur ce que disent aujourd’hui la recherche en sciences de l’enfance, la neurologie du développement et l’expérience des familles qui ont fait le choix d’une éducation sans violence. Ces repères ne sont pas des recettes. Ils sont des invitations à réfléchir à ce que nous transmettons, et à ce que nous voulons interrompre.

1. Les écrans : la présence d’abord, l’écran ensuite

Nous vivons dans un monde saturé d’écrans. Les nier serait absurde. Leur accorder une place démesurée serait tout aussi dommageable. L’enfant a besoin, avant tout, de visages, de voix, de présence réelle. Les recherches en neurosciences du développement convergent : avant 3 ans, l’exposition aux écrans freine l’acquisition du langage, perturbe l’attention et altère le sommeil. Entre 3 et 6 ans, à éviter. À partir de 6 ans, elle peut s’inscrire dans un cadre éducatif partagé, et très très peu. Jamais en libre-service.

Ce qui compte n’est pas seulement le temps d’écran, mais ce qu’on regarde, avec qui, et ce qui se passe à côté. Un enfant qui regarde un dessin animé avec un parent qui commente, rit, échange, n’est pas dans la même situation qu’un enfant seul devant une tablette. L’écran ne doit jamais remplacer la relation. Il ne doit pas être un calmant, un substitut de présence, ni une récompense systématique.

Quelques repères de bon sens : pas d’écran pendant les repas, pas d’écran dans la chambre, pas d’écran le matin avant l’école, pas d’écran dans l’heure qui précède le coucher. Et, peut-être surtout, que les parents montrent eux-mêmes l’exemple. Un enfant qui voit ses parents constamment scotchés à leur téléphone reçoit un message d’absence, même quand les parents sont physiquement là.

À l’adolescence, l’enjeu se déplace. Le smartphone devient un espace social, un prolongement du lien aux pairs. Interdire frontalement est souvent contre-productif. Discuter, accompagner, expliquer les mécaniques d’addiction conçues par les concepteurs d’applications, parler des dangers réels (cyberharcèlement, exposition précoce à la pornographie, captation de l’attention) : voilà ce qui construit la conscience. Ce qu’on n’a pas pu transmettre par la parole, on ne le rattrapera pas par l’interdit.

2. Ne pas crier

Crier sur un enfant ne lui apprend pas à se réguler. Cela lui apprend à avoir peur. Le cerveau d’un enfant, surtout dans les premières années, n’est pas encore équipé pour faire la part des choses entre la colère du parent et la menace existentielle. Quand un adulte hurle, l’enfant ne pense pas : « mon parent est fatigué, je vais réfléchir à mon comportement ». Il ressent : « je ne suis pas en sécurité ». Et cette sensation, répétée, laisse une trace.

Cela ne signifie pas que les parents doivent être parfaits, ni qu’ils n’ont jamais le droit de ressentir de la colère. La colère est une émotion humaine, légitime. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait. Plutôt que crier, on peut dire : « je suis très en colère en ce moment, j’ai besoin de respirer avant de te parler ». Plutôt que rugir, on peut s’asseoir, baisser le ton, regarder l’enfant dans les yeux. La fermeté n’a pas besoin du volume sonore. Elle a besoin de constance et de clarté.

Quand un cri a échappé, ce qui est humain, il est précieux de revenir : « j’ai crié tout à l’heure, je n’aurais pas dû, je suis désolé ». Ce moment-là, où l’adulte reconnaît son erreur, est un enseignement immense pour l’enfant. Il apprend que les adultes aussi se trompent, et que se tromper n’efface pas la dignité.

3. Ne pas mettre au coin

Le coin, la chaise de réflexion, l’exclusion du groupe : ces dispositifs anciens reposent sur une idée discutable, celle qu’un enfant comprend en étant humilié. Or l’humiliation n’enseigne rien d’utile. Elle enseigne la honte. Elle apprend à l’enfant que lorsqu’on a fait quelque chose de mal, on est mauvais, et qu’il faut s’isoler. C’est exactement l’inverse de ce que la vie sociale lui demandera plus tard, où chaque erreur appelle réparation, dialogue, reprise du lien.

Un enfant qui a fait une bêtise a besoin d’être aidé à comprendre ce qu’il a fait, à mesurer les conséquences, à réparer si c’est possible. Cela suppose du temps, du calme, des mots adaptés à son âge. Cela suppose surtout que l’adulte reste auprès de lui, pas en face de lui comme un juge. Réparer un vase cassé, présenter des excuses à un frère, refaire un dessin avec le marqueur sur la table : ce sont des apprentissages qui durent. Le coin, lui, ne laisse qu’une seule chose : le sentiment d’avoir été rejeté.

Il y a des moments où un enfant a besoin de se calmer. Il peut alors être utile de proposer un retrait choisi : un coin doux, des coussins, un livre, un endroit où l’enfant va se poser parce qu’il en a besoin, et non parce qu’on l’y envoie en punition. La différence est immense : c’est la différence entre une pause et un bannissement.

4. Ce qui aide réellement

Il n’y a pas de méthode miracle. Mais quelques principes traversent toutes les recherches sérieuses sur la parentalité, et il vaut la peine de s’y arrêter.

L’enfant a besoin d’un cadre clair. Des règles peu nombreuses, justifiées, tenues. Les enfants ne souffrent pas du cadre. Ils souffrent du flou, des règles changeantes, de l’incohérence entre parents.

L’enfant a besoin d’être écouté pour de vrai. Pas écouté entre deux mails. Écouté avec les yeux, le corps tourné vers lui, le temps qu’il faut. Quelques minutes par jour de présence pleine valent mieux qu’une journée d’attention distraite.

L’enfant a besoin de voir ses parents heureux d’être avec lui. Ce qui veut dire aussi : des parents qui prennent soin d’eux. Un parent épuisé n’est pas un parent disponible. Demander de l’aide, déléguer, accepter ses limites, n’est pas un échec, c’est une condition.

L’enfant a besoin qu’on lui parle. Lui expliquer le monde, mettre des mots sur les émotions, raconter des histoires, lire des livres. Les mots construisent la pensée. Une famille où l’on parle est une famille où l’on pense, où l’on doute, où l’on apprend ensemble.

L’enfant a besoin de jouer dehors, de courir, de s’ennuyer, de bricoler, de faire pousser des plantes, de toucher la terre, le sable, l’eau. Le corps qui bouge prépare l’esprit qui pense.

5. La discipline n’est pas la punition

Discipliner, étymologiquement, c’est enseigner. Ce n’est ni punir, ni faire mal, ni faire peur. C’est transmettre. Cela suppose patience et répétition. Un enfant apprendra à dire bonjour parce qu’il aura vu ses parents dire bonjour, des milliers de fois. Il apprendra à ranger parce qu’on lui aura montré, accompagné, encouragé. Il apprendra à attendre parce qu’on lui aura appris à attendre, par petites doses, sans le brusquer.

Aucune éducation digne ne repose sur la peur. Elle repose sur la confiance, l’exemple, le lien. C’est exigeant, certes. C’est aussi infiniment plus efficace, à long terme, que toutes les techniques de soumission. La loi du 10 juillet 2019, qui inscrit dans le Code civil l’éducation sans violences éducatives ordinaires, n’est pas un slogan : c’est un cap. Encore faut-il que les familles disposent des outils pour le tenir.

6. En guise de conclusion

Élever un enfant n’est ni un sacerdoce ni un combat. C’est une rencontre. Une rencontre qui dure des années, qui nous oblige à grandir nous-mêmes, à interroger ce que nous portons de notre propre enfance, à choisir ce que nous voulons transmettre et ce que nous voulons interrompre.

Faire le choix d’une éducation sans cri, sans humiliation, sans violence, ce n’est pas être laxiste. C’est être profondément exigeant : exigeant envers soi-même, envers le respect qu’on doit à l’autre, et envers le monde qu’on prépare. Car les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. La manière dont nous les accueillons est la manière dont demain accueillera la vie.

La Nouvelle Génération